Lardux Films
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Un film fou !

2017 , Court Métrage , animation , documentaire

un film de Marine LACLOTTE

un court métrage animé d’environ 15 minutes, soutenu à l’écriture par la Région Poitou-Charentes et le Fonds d’Aide à l’Innovation Televisuelle du CNC puis soutenu pour sa production par le CNC (Aide au programme), la région Nouvelle Aquitaine, la Procirep et l’Angoa.

Folie douce, folie dure est le second film « professionnel » de Marine. Son premier film, un épisode de la collection EN SORTANT DE L’ECOLE sur Robert Desnos, à été remarqué et est remarquable. Le principe de mise en scène de Marine est totalement personnel et atypique, elle se joue des échelles, des déformations, apparitions et disparitions, donnant à son travail une grande originalité et singularité.

Ce film a été soigneusement développé grâce à l’aide à l’écriture de la Région Poitou-­‐ Charentes en Novembre 2015 puis l’aide au développement du FAI du CNC en Juin 2016. Après une période de travail sur l’écriture et le projet en général, il a obtenu une aide à la production cinématographique de la Région Nouvelle Aquitaine en Septembre 2016, et enfin une aide au programme de production de films de courts métrage attribué par le Centre National de la Cinématographie et de l’Image animée, et une autre de la Procirep et l’Angoa, en Mars 2017.

L’origine du film

J’ai grandi dans la ville de Cadillac, en Gironde, qui abrite un grand hôpital psychiatrique. À coté de l’hôpital, il y a aussi l’UMD (Unité pour malades difficiles). On l’appelle plus communément « l’hôpital prison ». Personne ne peut le rater à cause de ses immenses murs de pierres qui touchent le ciel au milieu de la ville. Plus loin, plus excentré, il y a les vignes de l’hôpital et quelque part au milieu de ces vignes, on trouve deux unités un peu particulières, deux lieux de vies : Régis et Séglas.

À Cadillac, il y a aussi beaucoup de patients qui habitent la ville, « les fous » comme on les appelle. Ils circulent, errent, sont aux terrasses des cafés, au pub du coin, sur les bancs. Ils parlent parfois trop fort ou trop bas ou trop près...Ils ont une démarche traînante, loin de notre rythme pressé. Quelques commerçants habitués discutent avec eux. Quelques soignants de l’hôpital leurs prêtent attention dans la ville, le samedi matin, au marché.... Sinon, tout le monde les ignore, s’en éloigne, change de trottoir.

« Un fou », ça fait peur.

Petite fille je n’étais pas rassurée. Avec le temps, j’ai questionné ma mère, assistante sociale dans cet hopital. Elle m’a raconté, parlé de leurs histoires de vie rocambolesques teintées de malchance, de malheurs injustes... Elle me décrivait la personnalité de certains, elle me racontait leurs blagues, elle me montrait leurs poèmes, leurs tableaux... Et j’ai appris que cette petite sculpture de mouton sur l’étagère, que j’ai toujours adorée, c’est Jacques qui l’a faite et l’a offerte à ma mère. Jacques, ma mère l’aime beaucoup...Quand elle parle de lui ses yeux s’attendrissent. Peu à peu, j’ai compris l’humanité et la richesse de ces personnes.
J’ai travaillé à l’hôpital mes étés d’étudiante : aux cuisines, aux vendanges... Je me suis approchée de plus en plus près, j’avais envie de me laisser approcher aussi.
C’est comme ça que l’envie de faire un film est né, pour faire un pas de plus vers eux. J’avais la certitude de faire de belles rencontres.

Une aventure humaine

J’ai expliqué mon projet aux responsables dans plusieurs institutions psychiatriques, dont l’hôpital de Cadillac. J’ai pu visiter et par là même, rencontrer une première fois les « habitants » de ces différents lieux. Je suis repartie de là, touchée par ce que j’avais pu entrevoir : par la bienveillance des équipes soignantes, par l’énergie que dégagent ces lieux, par les visages particuliers que j’ai croisés, les regards singuliers, les élans d’affections ou les indifférences...

J’ai choisi cinq lieux qui me semblaient se répondre les uns aux autres. Un choix de lieux où la psychothérapie est bienveillante, au service des patients, avec un but, celui d’améliorer leurs conditions de vie et leur autonomie. C’est ainsi qu’en Décembre 2015, après avoir obtenu les autorisations et signé des conventions avec ces différentes institutions, j’ai pu passer un mois entre Cadillac et Bordeaux. Je suis entrée dans le quotidien de ces unités et j’ai enregistré du son tous les jours, avec la preneuse de son Camille Erder (diplomée du Master de documentaire CREADOC ).
J’ai enregistré avec Camille plus de quarante heures de sons de moments de vie : les levers, les petits déjeuners, les ateliers, les discussions, des interviews, des moments informels de partage, de jeux, de détente, les repas, les goûters, les soirées, les couchers. Ce fut une aventure humaine incroyable que je ne suis pas prête d’oublier. J’ai aujourd’hui une valise remplie de petites pépites drôles, poétiques et sensibles..

Un film comme une rencontre

Avec ce film je propose de donner à entendre et comprendre ces personnes. Avec l’espoir que le cinéma puisse créer la rencontre entre les spectateurs et eux, comme un voyage dans une humanité peu connue.
Loin d’une démarche scientifique qui tendrait à expliquer ou à comprendre les pathologies et leurs processus, il s’agirait d’atténuer les préjugés envers les personnes qui souffrent de troubles psychiques, et dans le meilleur des cas, favoriser l’élan du spectateur vers « l’autre, différent ».
Ce sera un film touchant et poétique oscillant entre humour et gravité, avec beaucoup d’espoir. Surtout pas un film qui s’apitoie.
On va se promener d’un lieu à l’autre à la rencontre des personnes qui m’ont marquée. Sur la durée d’une journée on va partager leur quotidien.

L’idée est de partir du son, de la matière brute pour construire le scénario, le story board, l’animatique.

Le choix de l’animation

J’aime quand l’Animation s’occupe du réel. Je sais le pouvoir que le dessin a de représenter ce que les images réelles ne peuvent pas montrer. L’animation permet de choisir quelles parties dévoiler ou cacher, de transcender la réalité par la poésie graphique, là ou la réalité est crue, triste ou insoutenable. L’animation devient une manière de protéger les personnes et leurs identités, de les décaler de leur image, d’inventer une mise en scène au service de cette humanité que je cherche à montrer.
J’ai trouvé dans ces lieux beaucoup plus d’humanité qu’ailleurs. Ces gens existent et ne demandent qu’à exister. Ils sont drôles, ils sont vrais, francs, plein de gentillesse, ils sont parfois débordé par la colère, mais ils s’écoutent, ils se regardent, ils se considèrent.
Ils sont beaux.

La méthode : partir du son

Le matériau sonore capté dans ces différentes institutions constitue la matière première du film.
En session de montage son, nos choix se sont portés sur tous les moments où l’émotion était perceptible. Nous avons conservé les moments où nous entrions en empathie avec les personnes enregistrées. Nous avons veillé à ce que les paroles des soignants servent le propos, en complicité avec les patients ou en off, donnant des explications simples mais nécessaires.
À partir de cette sélection, nous avons monté la bande son du film (16 minutes), qui me sert de trame narrative et m’a permis d’écrire le scénario.

Du montage son à l’animatique

En parallèle à l’écriture du scénario, j’ai réalisé un test d’animation sur un morceau de son que nous avions choisi de garder, pour tester ma technique de mise en scène et me fixer sur un langage cinématographique qui fonctionne. J’ai ensuite pu construire l’animatique sur la bande son.
L’image ne sera pas l’illustration de la bande son, il s’agira davantage de retranscrire par l’image animée les émotions et les sensations induites par la bande son et alimentées par mon expérience du temps passé auprès d’eux.
Maintenant que l’animatique est (à peu près) terminée, je suis prête, avec l’aide d’une équipe, à fabriquer les images définitives du film, en me focalisant sur le mouvement animé, le mouvement des corps, le mouvement des décors, des transitions....

La mise en scène par l’image dessinée

Je réaliserais ce film en animation 2D traditionnelle sur un logiciel me permettant d’être le plus près possible d’un rendu papier, encre et brou de noix.
L’animation va me permettre par des transformations irréelles (déformation, morcellement, dédoublement, morphing...), des scènes surréalistes et/ou fantasmées, de représenter ce qui est pourtant réel dans les émotions.
La mise en couleur va ressembler à de l’encre et de l’aquarelle sur des tons monochromes avec des tâches de couleurs qui viennent relever des choses, accentuer une action. La couleur sera elle aussi animée image par image et pourra changer de tonalité en fonction de l’émotion, pour servir le sens.
Les décors ne seront jamais dessinés entièrement. On verra se dessiner des éléments de décors qui apportent des informations nécessaires aux situations, à l’action. Ils seront animés pour s’approcher ou s’éloigner des personnages. Les perspectives pourront se déformer pour amener une autre image, ou glisser pour accompagner l’œil vers une autre action.
Pour passer d’une scène à l’autre la métamorphose ou l’apparition/disparition sera utilisée autant que le CUT. L’univers graphique du film sera lâché, libre.

La musique

Il va y avoir deux sortes de musique dans le film. Les passages musicaux de Boum Tom qui interprète les portes du pénitencier et Bordeaux, une composition à lui. L’improvisation de rap d’Antoine. Les petits moments chantés du quotidien, Clo-Clo : le Mal-Aimé en s’habillant, Zouk Machine en faisant la vaisselle. Ces passages musicaux font parties du récit. Mais, une musique originale, composée par Julien Bouyssou (pianiste et organiste), va aussi être écrite sur environ cinq passages du film. Cette musique accompagnera les scènes, amplifiera les émotions. Le piano va nous prendre par la main et nous amener plus loin encore dans la rencontre avec les personnages, en leur donnant des couleurs supplémentaires. Il va amplifier les émotions, participer à l’empathie.

Marine Laclotte, Mars 2016