Lardux Films
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2017 , Court Métrage , documentaire

un film de Dominique CAUBET

Un projet développé avec l’aide la Procirep et Angoa, avec la participation de Tele Bocal et du CNC Cosip.

Lorsque nous avons vu arriver Dominique Caubet pour présenter DIMA PUNK, j’ai tout d’abord rencontré une passionnée du Maroc, une spécialiste en langues orientales devenue la référence pour ce qui concerne l’arabe dialectal marocain, auteur d’une grammaire de cette langue et qui la maitrise parfaitement. Une drôle de punk me suis-je dit…

J’ai ensuite été surpris de comprendre que sa passion pour la musique punk et la scène underground faisait d’elle une spécialiste d’un tout autre genre : celle de cette scène musicale alternative qui s’est déployée au Maroc juste avant le mouvement politique des années 2011. Durant cette période (2005-2009) appelée la Nayda (littéralement : Celle qui se lève), la société marocaine s’est mise en mouvement, a protesté, sa jeunesse a manifesté un désir de liberté et de respect, et cette scène musicale en porte encore l’esprit.

Cette partie de la jeunesse rebelle, plus ou moins politisée, se heurte au conservatisme de la société marocaine, déchirée entre une soif de modernité et un socle de traditions, entre un islam politique moralisateur et un besoin de sécularisation et de liberté.

Dominique Caubet suit le dernier punk du Maroc, Stof, depuis des années. Un véritable personnage de cinéma, tout à la fois rebelle et dérisoire, coquet et anar, beau et faussement négligé, soignant son look avec obstination. Confronté aux conséquences de ses choix, il en assume la dureté, et continue à afficher sa punkitude dans un contexte largement défavorable à ce qu’il représente. Au delà du portrait, ce film porte son cri de rébellion, rend hommage à son courage et à sa volonté, à son excentricité et à sa créativité.

Vivre Libre ou Mourir dit Stof… et loin de nous moquer de sa candeur et de ses espoirs, sans nous aveugler sur les désillusions et les difficultés qu’il rencontre et rencontrera, nous avons décidé de porter ce film avec Dominique pour donner à entendre cette parole singulière et à voir un Maroc loin des poncifs.

Stof : Les poètes de la vie, c’est un titre de ?? 
Moi : Béruriers noirs  
Stof  : Vivre libre ou mourir ! La liberté jusqu’à la mort ! 
 

Note d’intentions

Après avoir vécu en immersion dans le milieu de la nouvelle scène artistique marocaine depuis 2005, je me suis liée d’amitié avec artistes, organisateurs, jeunes journalistes autour du Festival de musiques alternatives L’Boulevard.
Le milieu de la scène underground m’a adoptée depuis près de dix ans. 
J’ai vécu à Casablanca plusieurs mois en 2006 puis en 2007, et je m’y suis installée 
entre 2010 et 2013 et je continue de m’y rendre régulièrement. 
Une relation d’amitié et de complicité s’est nouée avec Stof depuis cinq ans, puis avec les jeunes proches de lui, dont Orland, qui l’avait initié au punk en 2006 et son ami d’enfance, Mustapha, brillant étudiant en physique. Ils se sentent libres avec moi, et se confient à moi. Je parle arabe marocain avec eux, couramment, la seule langue dans laquelle ils s’expriment sans contraintes. Je réalise que j’ai acquis un statut particulier, fait d’extériorité (par mon âge et ma nationalité), de proximité et de confiance.

Point de vue : Accepter que ma présence rende le film possible 

Le film s’est tourné dans un échange entre Stof et moi ; j’ai réalisé que je n’étais pas un personnage extérieur menant un entretien, mais que c’était un véritable dialogue qui sous-­tendait le film et que cela conditionne son regard caméra qui est dirigé vers moi et vers le spectateur. 
Mon idée initiale étant de faire entendre sa voix et celles des jeunes qui l’entourent, j’avais l’intention de gommer ma présence, en coupant les images quand j’entrais dans le champ ou en enlevant ma voix. J’ai dû me rendre à l’évidence et changer de point de vue : ce portrait ne peut se comprendre que comme un dialogue entre des interlocuteurs radicalement différents, qui se sont liés d’amitié. 

Un regard cru mais tendre sur une réalité jamais montrée 

Les premiers groupes musicaux de punk n’ont émergé au Maroc que vers 2005, soit presque trente ans après les débuts du mouvement, à un moment où soufflait dans le pays un vent de liberté et de créativité. Le punk, ce n’est pas qu’une crête, c’est aussi un rapport au corps, une forme d’énergie, de liberté arrachée au réel, un besoin de bidouillage que l’on retrouve dans les fringues, les tatouages, le langage ... 
 
Il ne s’agit pas de répondre à la question : « Que veut dire être punk au Maroc ? » à travers un tour des groupes de musique existants, ou de seulement décrire les conditions culturelles et sociales qui ont pu amener des jeunes à s’engager dans cette voie, il s’agit plutôt de montrer de l’intérieur et au quotidien, la force de caractère nécessaire pour résister aux pressions de la société et ne pas rentrer dans le rang. 
J’ai eu la chance de gagner l’amitié et la confiance des jeunes présents dans le film, et de partager avec eux de nombreux moments de vie. C’est cette plongée dans leur quotidien, dans leur bataille pour être acceptés tels qu’ils sont malgré leur différence que je veux partager. 
Je voudrais pouvoir rendre hommage à leur ténacité et à leur force de caractère et à leur dignité, tout en laissant voir leurs moments de faiblesse, de découragement et de nostalgie, en donnant à voir une pléiade d’émotions allant du rire aux larmes étouffées.
Un regard à la fois cru et tendre sur la réalité quotidienne des jeunes dans des quartiers populaires jamais montrés, un regard plein de tendresse, mais sans jugement de valeur et surtout, sans misérabilisme : une réalité qui oscille entre humour et tristesse, joies et revers. 
Ou comment s’échapper d’un destin formaté par une société conservative, par le rêve, le souvenir, la recherche d’une issue possible en dehors de la conformité... 

Stof : « Il y a un t-­shirt que m’a donné Orland que j’ai encore à la maison. A un moment, j’ai vendu absolument toutes mes affaires, tout, tout... il ne me restait que ce t-­shirt et j’allais le vendre, je n’avais pas un sou et j’avais besoin d’argent. Je l’ai pris, je l’ai regardé, et le jeune à qui j’allais le vendre m’a dit : tiens je te le paie mais garde le, j’ai pris le fric et le t-‑shirt » 
 

Empathie avec Stof,

Le film construit une empathie avec le personnage de Stof, bien que son look punk ne le fasse ressembler à personne. Au fil des entretiens, mais aussi des rencontres, ce qui ressort c’est plus sa dignité, sa pudeur, son courage et sa ténacité qu’une excentricité, une différence. 
On s’attachera au personnage de Stof, avec son look toujours si soigné, maîtrisé, avec son sourire et sa beauté, même si elle n’est pas classique. Même s’il y a des moments très durs pour lui, de solitude, de sentiment de « no future », on s’aperçoit que c’est un personnage fort, il continue malgré tout et se grandit.
Il s’agira de montrer que Stof ne se livre pas facilement, qu’il fait toujours « bonne figure » même dans les moments difficiles, et qu’il faudra attendre un moment de vérité pour qu’il laisse voir les failles en lui. 

Décalage  

Le cadre des quartiers populaires où vit Stof au quotidien et où il est filmé, fera apparaitre le décalage entre le jeune punk, soigneux de son look qui exprime sa révolte, et la réalité marocaine, avec ses paraboles, ses looks uniformes, ses moyens de transports d’un autre siècle, de la vieille Mercedes 240 transformée en taxi collectif, à la charrette à mule, en passant par les vieux bus parisiens en fin de vie... 

Stof : « Un jour, quelqu’un m’a dit : Ecoute, toi tu n’es pas fait pour vivre avec nous... On a dû te déposer au Maroc par erreur... tu as appris à apprendre le marocain et à t’adapter aux Marocains » 

En 2010 Stof avait 17 ans, il en a 23 en 2015. 
Le Stof insouciant, narquois, mais tranquille des premiers moments captés en 2010-­2011 fait petit à petit place à un visage plus sérieux, plus marqué qui laisse deviner qu’il est passé par des périodes sombres. Il s’agira de construire son vieillissement par des images tout autant que par des propos venant de lui ou de ses amis. Mais, plus que l’âge, ce qui ressort des plans tournés en 2015, c’est sa solitude qui grandit.  

Une figure de cinéma 

Stof devient au fil du temps une figure de cinéma. Il est de plus en plus confronté à son personnage, il se regarde dans le miroir et construit sa propre image. Quand il se prépare avec la complicité de son voisin et ami Mustapha qui essaie de l’aider à dresser sa crête, on peut affirmer qu’il est dans l’hyper-­construction de soi. Quand, malgré deux heures d’effort, la crête retombe, il devient un vrai personnage de film. 
Mais Stof n’est pas sauvé pour autant, il est à la merci de quelqu’un que son look pourrait choquer au point de le rendre fou. Et ce film doit jouerun rôle dans sa vie qu’on a suivi toutes ces années, et lui apporter une reconnaissance, une valorisation qui passerait par l’art : en faire une figure de cinéma ! Comme si le cinéma seul pouvait lui rendre grâce dans cette société... 
Le salut de Stof vient peut-­être de ce film. J’ai conscience qu’en faisant ce film, il faut que je prenne des précautions pour ne pas l’exposer à des risques inutiles. Je dois prendre mes responsabilités. 

Stof : « Parmi tous ceux qui étaient punks en 2008-­2009 et, jusqu’à 2010... il y’en a qui sont en prison... ceux qui ne sont pas en prison, se sont mariés... ceux qui ne se sont pas mariés, ont rasé leur crête, sont devenus barbus... celui qui n’est pas devenu barbu, est devenu voleur... Plus personne n’est là pour relever le flambeau... et moi, le flambeau, il est trop lourd pour moi, je n’ai pas la force de le brandir tout seul. » 

Un combat du passé ? Comme le punk ? 

Stof, malgré son jeune âge est sans doute dans un combat du passé...
Tout comme la philosophie punk à laquelle il s’accroche depuis plus de dix ans maintenant alors que tous ses anciens amis punks ont raccroché les gants : Il n’est pas connecté, parce qu’il n’en a pas les moyens financièrement, mais aussi parce que ça n’est pas central dans sa vie. Quand il se rapproche un temps du monde de la mode où son look et les vêtements qu’il fabrique pourraient avoir du succès, il se produit un hiatus. A le voir mal à l’aise, on se dit que ce n’est pas son monde, qu’il n’a pas les clefs... 

Il y a quelque chose de punk dans le film lui-­même 

A côté de séquences plus posées tournées dans des conditions classiques, avec une prise de son maîtrisée, et qui constituent la majorité des rushs, on a des séquences qui ont été filmées au cours des années dans des conditions de tournage dictées par les circonstances et avec les supports disponibles à ce moment-­là (appareil photo, minicam, puisque c’était avant le temps des smartphones).

L’important, c’est de faire ! 

Mais l’urgence de ces tournages avec les moyens du bord, donne une forme d’énergie et je compte bien les intégrer et revendiquer cette esthétique punk qui est bien dans l’esprit du film.  

Dominique Caubet