Un long-métrage documentaire de Laurent Cibien et Claude Clorennec, en coproduction avec Pays des miroirs et France 3, avec l’aide à la production de la région Normandie, et du CNC, préachat France 3, en production

(extrait du dossier d’écriture pour France Télévisions et le CNC – Janvier 2018)

L’histoire

Durant le temps où il exerce la fonction de Premier Ministre d’Emmanuel Macron, Edouard Philippe raconte au réalisateur Laurent Cibien, son « pote de gauche », rencontré au lycée il y a bientôt 30 ans, sa vie « aux manettes » de Matignon. 

Qu’est-ce-que c’est que diriger un gouvernement de la 5ème République ? Comment se prend une décision ? Que se passe-t-il quand on s’est trompé ? A-t-on autant de pouvoir qu’on l’imagine ? A-t-on le temps de réfléchir à ce qu’on fait ?  Est-ce qu’il y a de la place pour le doute ? Plutôt que des commentaires sur l’actualité, les interrogations du réalisateur, profondément sceptique sur la possibilité même d’un pouvoir juste et équitable, amènent le Premier Ministre, libéral de droite assumé et convaincu qu’il n’y a pas d’autre organisation possible d’une société, à des réflexions plus intimes et singulières, mais aussi plus universelles, celles d’un homme qui a voué sa vie à ce but : exercer des responsabilités au plus haut niveau de l’Etat. Dans cette discussion, le ton oscille entre la familiarité et la gravité, la légèreté et le tragique, selon les circonstances que nul, à ce jour, ne peut prévoir. 

Construit à partir d’entretiens réguliers dans son bureau, nourri de situations sur le terrain et rythmé par des contrechamps utilisant les outils du documentaire et de la fiction, ce film constitue le troisième épisode de la série « Edouard, mon pote de droite », récit sur une très longue période de la fabrication d’une carrière politique, celle d’Edouard Philippe, et analyse des formes du pouvoir dans la France contemporaine.

Franchement, celle-là, je ne l’avais pas vue venir.

« Le Président de la République nomme M. Edouard Philippe Premier Ministre ce lundi 15 mai 2017 »

Comme beaucoup de monde, j’étais devant ma télévision lorsque j’ai entendu cette phrase. Toute la matinée, j’avais reçu des sms : « Tu es dans la voiture avec lui ? ». Non, je n’étais pas dans le taxi suivi par les motos et les caméras de BFM. J’étais devant BFM.

Bien sûr, cela faisait une semaine que les rumeurs circulaient avec insistance – les premières, via une amie de France 2, avant même le 2ème tour de l’élection présidentielle entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Bien sûr, les rumeurs se précisant, des journalistes politiques croisés lors du tournage de l’épisode 2 sur les Primaires m’avaient contacté – pour alimenter leur portrait en prévision ou tenter de m’arracher une info confidentielle : « Toi, le pote d’Edouard, tu dois savoir ? ». Mais je n’en savais pas plus qu’eux. J’avais décidé de ne pas chercher à en savoir plus qu’eux. Je lui avais juste envoyé un texto lui disant : « Un jour, tu me raconteras ? ». « Oui » m’avait-il simplement répondu.

Ne pas chercher le scoop, ne pas « jouer » au journaliste – même si c’est mon premier métier, et que je continue, par ailleurs,  à le pratiquer et à l’aimer – ne pas succomber aux charmes de l’actu, mais travailler sur le temps long et, surtout, rester calme parce que, à un moment, « quelque chose » apparaîtra : depuis que je filme la carrière politique d’Edouard Philippe, je me tiens à cette ligne de conduite. Jusqu’à présent, elle ne m’a pas trop mal réussi.

La dernière fois que je l’avais vu, avant le 1er tour, à l’occasion de la visite au Havre de François Baroin, qui était – ironie, a posteriori, de la situation –  considéré comme le futur Premier Ministre de François Fillon, si François Fillon gagnait les élections présidentielles, il m’avait bien confié être l’objet d’une entreprise de séduction de la part de l’équipe de Macron (lorsque je tentais de lui faire redire cela devant la caméra, il était resté plus évasif, preuve que c’était sérieux…). Il m’avait même expliqué, en bon connaisseur des rapports de forces et de l’histoire politique du pays, à quel point l’hypothèse qu’il soit nommé à Matignon était improbable – non pas parce qu’il était ouvertement de droite et Macron, théoriquement de gauche, mais parce que leurs profils étaient trop proches (enfants des classes moyennes de province, ENA, carrières de hauts-fonctionnaires avec, l’un et l’autre, un passage dans les milieux d’affaires) pour qu’il apporte quelque chose, sur le plan politique au peut-être futur Président de la République. Improbable, mais pas impossible…

N’empêche : lorsque j’ai découvert à la télé mon vieux pote Edouard, raide comme un piquet, dans la cour de Matignon, ça m’a vraiment fait bizarre….

Le voilà donc, vraiment, « aux manettes ».

Ce n’est pas ça, en soi, qui est le plus surprenant. Qu’Edouard Philippe en avait les possibilités, la formation, les réseaux, l’expérience et surtout l’ambition était, à mes yeux, déjà, une évidence. 

Il le dit dans l’épisode 1, lors d’une intervention, en février 2014, devant des lycéens du Havre, ville dont il était le maire en campagne pour sa réélection, utilisant une parabole que j’avais déjà entendue dans sa bouche : « il y a des gens qui préfèrent conduire et des gens qui préfèrent être conduits ». Cette analyse, binaire, du rapport au pouvoir, dans toute sa verticalité, m’avait toujours semblé une clé de compréhension du personnage et de ses motivations profondes. Il voulait conduire, parce qu’il considérait qu’il était le meilleur conducteur.

C’était aussi un des enjeux de l’épisode 2, que j’ai tourné en 2015 et 2016, le suivant dans son rôle de porte-parole d’Alain Juppé lors de la campagne des primaires de la droite et du centre – un enjeu dont il n’aimait guère parler, d’ailleurs. Si son favori emportait les primaires, ce qui, à moins d’une semaine du scrutin, paraissait acquis, sa victoire aux présidentielles ne faisait aucun doute (c’était, du moins, ce qu’il pensait) et, fidèle parmi les fidèles du maire de Bordeaux depuis 2002, Edouard décrocherait forcément un gros poste ministériel. Je me souviens de la question d’un journaliste à Alain Juppé, à la fin d’une visite du candidat au Havre, 2 semaines à peine avant le 1er tour des primaires : « Si vous êtes élu à l’Elysée, Edouard Philippe pourrait-il être au gouvernement ? » « Il le pourrait, avait répondu l’ancien Premier Ministre de Jacques Chirac, reste à savoir s’il le pourra. »

Il l’a pu, malgré la défaite de son champion aux primaires et celle du candidat de son camp aux présidentielles. Il l’a pu, à la faveur de ce grand chamboule-tout (du moins en apparence) de la politique française en 2016-2017, en  affaiblissant son propre parti et en doublant d’un coup tous ses rivaux d’hier, les ambitieux quadras et quinquas de la droite qui avaient pris de l’avance sur lui, les Baroin, Wauquiez, et autres Pecresse. Et pour le grand public, c’était un parfait inconnu qui arrivait aux manettes.

Mais quelles manettes ? Fonctionnent-elles comme il l’imaginait ? Réagissent-elles comme il l’espérait ? Y a-t-il un mode d’emploi ? Qu’en fait-il, de ces manettes ? Dans quel but, avec quelle vision du monde, quelles motivations ?

Marseillaise Edouard

Depuis que j’ai commencé à filmer Edouard, ces questions se posent. Aujourd’hui, peut-être, il va être en mesure d’y répondre.

Bref retour en arrière : j’ai rencontré Edouard Philippe en classe d’hypokhâgne en 1988. Nous sommes devenus potes, autour de bières et d’un goût commun pour l’histoire. Nos chemins ont ensuite divergé (moi, université et école de journalisme, lui, Sciences Po et ENA) puis nous nous sommes perdus de vue.

Fin 2002, j’ai retrouvé sa trace grâce à un entrefilet en page 2 du Canard Enchaîné : j’y apprenais qu’il était devenu directeur général de l’UMP, bras droit d’Alain Juppé. Par curiosité, je l’ai appelé. Je voulais comprendre comment il était passé à droite (à 18 ans, il était plutôt rocardien, ce qui, à mes yeux, à l’époque, était déjà être de droite…). Peu à peu, j’ai commencé à le filmer. A travers lui, son regard, ses choix, son parcours, j’avais l’intuition qu’il était possible de faire un travail documentaire inédit sur le métier politique, la construction d’une carrière et, donc, sur le pouvoir dans la France contemporaine. Qu’Edouard avait l’avantage d’être à mes yeux à la fois un archétype (la figure de l’énarque qui dispose de tous les réseaux et codes nécessaires à une ascension politique) et un personnage tout à fait singulier (son humour,  sa capacité de distanciation et d’analyse critique) – suffisamment singulier, en tous cas, pour être convaincu de l’intérêt de ma proposition et de se piquer au jeu, malgré les risques. A cette époque, Edouard n’était encore personne : au niveau national, un apparatchik dans un parti politique, et au niveau local, un adjoint parmi d’autres du maire du Havre, Antoine Rufenacht.

Durant les 10 années qui ont suivi, je l’ai filmé, de temps en temps, quelques jours par an, selon mes disponibilités et les siennes, toujours porté par cette curiosité, cette volonté de comprendre « comment ça marche ». Nous sommes redevenus de bons potes. Nous avons surtout, je crois, plus que des images, accumulé une expérience et une confiance dans la façon de nous parler sincèrement avec caméra (plutôt que « malgré la caméra »). Expérience et confiance qui, je crois, ont fait l’intérêt du premier volet de ce que j’ai souhaité construire comme une série documentaire au long cours, « Edouard, mon pote de droite ». Expérience et confiance, devenue sincérité, qui, à chaque nouvelle étape, constituent l’acquis le plus précieux mais aussi le plus fragile, le plus susceptible d’être remis en cause. Pour ce troisième volet, consacré à son expérience de Premier Ministre, et que j’imagine comme un film construit principalement sur nos échanges de paroles, c’est même la question cruciale : il s’agit de poursuivre une conversation engagée il y a 15 ans. Sinon, si il se met à me parler comme à n’importe quel autre journaliste, il n’y a pas, à mes yeux, de film. Sur ce point, mes premiers rendez-vous avec lui depuis sa nomination, m’ont plutôt rassuré.

Boxe Edouard

Lorsqu’il a été nommé, j’ai beaucoup entendu de gens (pas forcément mal intentionnés) me dire : « Tu as misé sur le bon cheval ». Expression étrange à mes oreilles, tant jamais je ne me suis posé cette question. D’abord parce que je n’ai pas choisi de suivre Edouard plutôt qu’un autre : c’était, par le hasard de la vie qui nous avait fait nous rencontrer sur les bancs d’une classe prépa (hasard mâtiné donc d’un certain déterminisme social), le seul homme politique que je connaissais – et, d’ailleurs, c’est toujours le seul homme politique que je connaisse. Ensuite, parce que je n’ai jamais spéculé sur sa réussite : ce n’est pas ça qui m’intéresse, c’est ce que l’homme me dit (ou me montre) de la situation dans laquelle il est à un moment donné de sa carrière. A la fin de la primaire perdue, je me préparais, et ça me convenait, à filmer une période de traversée du désert. Les péripéties politiques ne m’en ont pas donné le temps. Il est donc Premier Ministre, mais ce n’est pas une raison pour l’aborder de façon fondamentalement différente. A mes yeux, ce n’est pas l’aboutissement (le bout de la course du cheval sur lequel j’aurais misé), juste une étape – à un poste il est vrai particulièrement important et exposé, ce qui implique des contraintes qui donneront à ce film une forme forcément différente des précédents. 

Autrement dit : l’objectif de ce 3ème épisode est le même, c’est-à-dire, filmer le parcours, les choix, les mutations d’un individu, que je connais depuis longtemps, que j’aime bien, humainement, et qui a fait le choix de la politique comme métier. Ce n’est pas un prétexte pour filmer Matignon, et ce n’est donc pas une chronique d’un palais de la République que je souhaite faire – pas plus que je n’ai filmé la campagne municipale au Havre en 2014, ni la primaire de la droite en 2015-2016.  D’une certaine façon, Matignon est un décor.

Je n’aborde donc pas ce travail en journaliste , et encore moins comme un éditorialiste. Je ne cherche pas à profiter de l’accès privilégié que j’ai à Matignon, et au Premier Ministre, pour lui « poser les questions que se posent tous les Français ».  Je n’ai pas la légitimité, ni la volonté, d’être ce « représentant des Français ». Je ne veux surtout pas l’amener à vouloir s’adresser, à travers moi, au peuple français, 

Je ne lui demande pas de s’expliquer, je lui demande de m’expliquer.

Je veux qu’il continue, plus simplement, à me parler, à moi, son vieux pote de gauche, qui ne partage pas sa philosophie politique mais qui reste ouvert et curieux de comprendre. Je veux lui poser les questions que je me pose.

Et les questions que je me pose trouvent leur origine dans une tension permanente entre l’utopie et le réel : pourquoi vouloir être le chef dans notre démocratie moderne, complexe et verticale, pour laquelle, parce que je la crois mortellement malade du capitalisme et de la violence des rapports sociaux de domination, je ne vois pas trop d’autre issue qu’un effondrement (une révolution ?) – issue dont je ne sais pas trop si je l’espère ou la redoute ? Pourquoi vouloir être aux manettes ? N’est-ce pas une illusion que celle de continuer à faire fonctionner une machine à bout de souffle ? Ne vaudrait-il mieux pas « laisser tomber » et inventer de nouvelles formes de communautés non hiérarchiques ?  Et si l’idée même du « chef », de quelqu’un qui est aux manettes, n’était pas la solution, mais le problème ?  N’ayant jamais voulu être le chef de quoi que ce soit (ni le subordonné), je m’interroge sur cette folie.

 

La question au cœur de ce film, c’est donc celle de l’exercice du pouvoir, centralisé, personnifié, vertical. Mais peut-on le filmer ? 

Ce sujet est récurrent entre nous. Nous l’avons abordé à plusieurs reprises lors de discussions filmées, et cela apparaîtra dans le 2ème épisode. Edouard pense que seule la fiction est à même de rendre compte de la réalité de l’exercice du pouvoir. Il est fan de cinéma et de séries, notamment « The West Wing ». Ses deux romans, écrits avec son meilleur ami, Gilles Boyer, ex directeur de campagne d’Alain Juppé et, désormais, conseiller politique d’Edouard à Matignon, sont des fictions sur le pouvoir et la politique. Moi, je crois que le documentaire peut, à sa façon, moins spectaculaire sans doute, plus modeste, avec ses modalités et sa gamme de formes possibles (y compris, en utilisant si il le souhaite, les techniques de la fiction, mais comme moyen, non comme but) le peut aussi. Autrement. Peut-être même mieux. Si je ne le pensais pas, ce film n’aurait pas de sens.  Mais ce désaccord est à la base du dispositif qu’il s’agit de mettre en jeu.

Je ne suis pas en mesure, pour ce film, d’écrire une « histoire » ou un « synopsis » : il m’est impossible de savoir ce qui va se passer dans les 2 ou 3 ans qui viennent, d’anticiper le réel, tant, à l’endroit que je filme, il est complexe, et les contraintes fortes : ce n’est rien moins que l’Histoire en train de se faire. Je ne peux que suivre mon intuition que « quelque chose arrivera », que les éléments dramaturgiques s’imposeront. Ce que je peux faire, c’est tenter de mettre en place un dispositif rigoureux pour être capable de transformer ce réel imprévisible en film.

Pour chacun des films de cette série sur la carrière politique d’Edouard, il m’a fallu trouver une forme spécifique à la situation – et celui-là n’échappe pas à la règle. 

Dans le premier épisode (les élections municipales), c’était une sorte de huis-clos dans son bureau de maire, sur le mode de l’observation de ses gestes et de sa façon d’être. Dans le deuxième épisode (les primaires de la droite), c’était la captation du mouvement (du corps et du langage) de l’homme chargé de porter la parole de son chef. Mais le point commun de ces deux premières parties était de se situer dans une dramaturgie relativement prévisible, celle d’une élection, avec une date de fin et un résultat par nature binaire (victoire ou défaite). C’était la conquête du pouvoir, par son exercice. Même si, d’une certaine façon, à la manière d’un palimpseste, j’écris chaque nouvel épisode sur la page déjà écrite (mais effacée) des précédents, l’enjeu formel et dramaturgique de ce troisième volet est autrement plus complexe.

DISPOSITIF  – Note de réalisation 

Je t’ai toujours dit que je pensais que, contrairement à la conquête, l’exercice du pouvoir, ça ne se filmait pas.

Exercer le pouvoir, ça veut dire prendre des décisions, et, à Matignon, c’est ce que je fais toute la journée. Et une décision, elle est d’abord préparatoire, et à ce moment-là, c’est souvent confidentiel, et quand elle est prise, ça appelle à une forme de mise en scène. De plus, ça demande une concentration permanente qu’il n’est pas possible d’avoir en présence d’une caméra. Donc l’enjeu c’est : est-ce que mon pote de gauche n’a plus accès à ce qui se passe ici ou est-ce qu’on peut trouver autre chose ? Et cette autre chose que je te propose, c’est une interview récurrente, on va essayer que ce soit une fois toutes les 2 semaines, pas trop longues, totalement libres, avec l’idée que rien de ce que je vais te dire durant ces entretiens ne pourra sortir tant que je suis en fonction, et que je ne pourrai pas répondre à toutes les questions qui me seront posées parce qu’il y en a certaines qui, au moment où on me les pose, relèvent du secret. » (24 juin 2017)

Lors de ce premier entretien dans son bureau à Matignon, c’est ainsi qu’Edouard, à ma demande, a défini le cadre dans lequel se déroulerait l’épisode 3. En clair, je ne serai pas chez moi à Matignon, comme j’ai pu avoir le sentiment de l’être, parfois, à la mairie du Havre. Je ne pourrai pas m’installer dans son bureau, l’observer en train de travailler, filmer ses discussions avec ses conseillers, ses coups de fil avec les ministres ou ses rendez-vous. Mais il me propose cet exercice à ma connaissance inédit : me raconter, à intervalle régulier, sa vie de Premier Ministre. L’ambition initiale d’un rendez-vous tous les 15 jours s’avère, au bout de quelques mois, un peu optimiste – lui-même n’avait sans doute pas totalement conscience, à ce moment-là, de ce que serait son agenda. Néanmoins, et c’est l’essentiel, le principe est acquis, c’est-à-dire que son assistante essaye, tous les deux semaines, de me trouver un créneau. Si elle n’y parvient pas, c’est reporté à la semaine suivante. Les rendez-vous durent environ une demi-heure, rarement moins, parfois plus (les 2 derniers ont duré une heure). Ce qui veut dire que, sur une année, sur la base d’une moyenne d’un rendez-vous toutes les 3 semaines ou par mois, je peux spéculer sur 8 ou 9 heures d’entretien, ce qui est à la fois énorme et peu vu le nombre de sujets que nous pourrions avoir envie d’aborder. Mais le plus important, à mes yeux, ce n’est pas tant la quantité des entretiens que leur temporalité : qu’il me propose de me raconter pendant qu’il est en fonction, et non après, c’est-à-dire qu’il prenne le risque (probablement calculé), sur la longue durée, de la contradiction, de s’exposer dans des moments de faiblesse, voire de doute, etc.

Ces entretiens seront la base de ce film, qui sera donc d’abord composé de paroles et de mots. Cela implique de définir une technique d’entretiens, que je conçois plus comme des conversations. Comme je l’ai déjà indiqué, je tâche de ne pas me mettre dans la peau d’un journaliste, c’est-à-dire que je m’efforce de ne pas venir avec, en tête, une série de « sujets à aborder », ni de « questions d’actualité ». – même si, bien sûr, elles ne tardent jamais à surgir. J’ai vite constaté que je devais prendre en compte l’aléatoire lié à la date de notre rencontre. En effet, en tant que Premier Ministre, il doit en permanence gérer le court-terme, et sur tous les sujets possibles et imaginables. Il ne sert à rien, par exemple de l’amener à me parler d’un sujet vieux d’une semaine si, entre temps, la veille ou le matin même, il s’est passé quelque chose qui mobilise toute son attention. Je lui propose donc d’ouvrir la discussion, c’est-à-dire me parler de ce qu’il veut. Ce que je cherche à comprendre, et il le sait, c’est ce que ça dit de lui, de la prise de décision, de l’exercice du pouvoir. Un exemple : au mois de septembre, je suis arrivé au rendez-vous avec l’objectif de parler de la réforme du code du travail. Sauf que, depuis 2 jours, le sujet dominant était le passage du cyclone dans les Antilles, et cela l’occupait totalement. Il avait envie de me raconter sa découverte, la veille, de la cellule de crise du Ministère de l’Intérieur, un endroit où, justement, il avait réellement eu le sentiment qu’il était « aux manettes » – en creux, nous comprenons que ce n’est pas tout le temps le cas. Finalement, ce sujet a occupé quasiment l’intégralité de notre discussion de ce jour.

Ecole Edouard

Il pourrait y avoir un risque à le laisser ainsi, orienter la discussion, qui serait qu’il éviterait les sujets qui fâchent. Mais d’une part, évidemment, je ne fais pas qu’écouter de façon passive, je n’hésite pas à l’interrompre, à le charrier (naturellement, nous continuons à nous tutoyer) et à amener de la contradiction. D’autre part je pense que si je venais avec « ma liste de questions », nous nous retrouverions vite dans une position classique « intervieweur/interviewé », qu’il pratique toute la journée, et qu’assez vite je ne récolterais que de la langue de bois. Je crois que Matignon est un poste particulièrement exposé, qui conduit vite ses locataires, rendus responsables de tous les problèmes, au syndrome de la forteresse assiégée – en particulier par les journalistes. Je veux absolument préserver ce qui fait l’intérêt, je pense, du travail que je fais avec lui : il ne me parle pas exactement comme aux autres personnes qui le filment. Il est donc fondamental que l’espace qu’il m’offre dans son agenda soit une sorte de bulle dans laquelle il se sente en confiance pour parler le plus librement possible.

J’ai remarqué que lors de nos discussions, il prenait soin de rappeler systématiquement le contexte des sujets dont nous parlions. Ce qu’il ne fait pas, évidemment, lorsqu’il est interviewé au quotidien. Peut-être est-ce parce qu’il ne me considère pas comme quelqu’un au fait de l’actualité politique quotidienne ou peut-être est-ce une façon pour lui de « reformuler » cette actualité avec cette conscience claire que ses paroles d’aujourd’hui ne prendront sens que dans l’avenir…  En tous les cas, je me garde bien de l’interrompre, d’une part parce que je pense que ça lui permet de prendre la distance nécessaire à notre dialogue, d’autre part parce que, d’un point de vue pratique, tout ce qui permettra d’éviter l’usage d’un commentaire informatif ou d’archives d’actualité est utile.

Au moment où j’écris ces lignes, Edouard est Premier Ministre depuis 6 mois et pour l’instant, tout semble rouler pour lui.

Sa popularité est correcte (47% de bonnes opinions selon un sondage récent), et il a l’image d’un type bosseur et sérieux, avec de l’humour, plutôt modéré et pragmatique, et qui ne cherche pas à disputer au Président de la République sa prééminence. Quelqu’un qui n’est au service de son intérêt personnel mais de l’intérêt général et qui a comme objectif de « réparer la France » (expression reprise récemment dans un long portrait plutôt favorable du Monde, et qu’il a utilisée plusieurs fois dans nos discussions).

A mes yeux, cette image correspond au personnage que je connais, et j’assume sans problème cette position, au risque d’être accusé de complaisance ou de connivence avec lui. L’objet de ce film n’est pas de « dévoiler » un autre Edouard, celui qui aurait un agenda caché, celui qui, pour le compte de ses copains PDG ou d’obscures puissances d’argent, aurait le but de dépecer la France et d’appauvrir les pauvres. Edouard est un libéral, il ne s’en cache pas, et je pars du principe qu’il est parfaitement sincère et convaincu que la politique qu’il met en œuvre va dans le sens de l’intérêt général et améliorera la situation du pays. Mais, étant profondément de gauche, je crois qu’il sous estime gravement l’état de déliquescence du capitalisme et la violence explosive des rapports de domination à l’œuvre.  Etant lui-même dans une situation dominante, et depuis longtemps, je pense qu’il ne peut pas s’en rendre compte vraiment, malgré les multiples canaux d’information dont il dispose dans sa position. Et je fais le pari que, durant la période où il est en fonction, il se passera quelque chose, une irruption, ou une éruption, qui l’obligera à se confronter à ce coin aveugle. Je ne sais évidemment pas si ça prendra la forme d’une nouvelle crise financière majeure, ou d’émeutes populaires, ou autre chose, mais mon hypothèse est qu’à un moment donné, les manettes ne répondront pas. Que le roi sera nu et que sa belle assurance se fissurera. A ce moment là, alors, j’imagine que le ton de nos conversations changera, et qu’il y aura plus de place pour la controverse, ou la dispute (au sens du XVIIIème siècle).

De tout ce qui précède, il apparaît clairement que les entretiens forment la matière première et principale du film. Ils se déroulent à son bureau. Le dispositif technique est montré (girafe pour le son, installation du HF, présence de la caméra et de l’interlocuteur dans le miroir qui est derrière lui). Lors de la phase de repérage, j’ai pris le parti d’être seul, mais dans la phase de tournage, je serai accompagné d’un directeur photo avec 3 caméras : une caméra principale face à lui, une  2ème caméra, mise en position dans le coin opposé de son bureau, qui servira à un plan large dans lequel nous apparaîtrons tous les 2, et, ponctuellement, sera utilisée pour des plans plus serrés sur l’un ou l’autre, et une 3ème caméra large en contrechamp. Dans tous les cas, je souhaite que la présence d’un tiers (chef opérateur) soit la plus lointaine possible, afin de ne pas perturber notre tête à tête. Je souhaite qu’Edouard continue à ne s’adresser qu’à moi, et autant que possible, oublie cette présence. Raison pour laquelle je ne tournerai qu’avec l’un des deux chef opérateurs qu’il a déjà eu l’occasion de rencontrer, Pascal Carcanade (qui avait filmé nos « retrouvailles » en 2004) et Claude Clorennec (par ailleurs monteur des épisodes précédents). Et je m’autorise à revenir à un dispositif à une seule caméra si je me rends compte que ça change la qualité de nos discussions.

Edouard boit

Si nos discussions – et donc la parole – sont la matière première de ce film, Cela ne signifie pas que je ne filmerai que cela. J’ai conscience de la nécessité d’apporter à ce tête à tête des éléments extérieurs et donc perturbateurs (hors champ et contrechamp) mais aussi de la question qui sera cruciale au montage de rendre intelligibles des événements entre-temps oubliés par le spectateur.

Je ne veux,  ni ne peux, le « suivre » au quotidien dans ses activités de Premier Ministre, c’est-à-dire que je n’envisage pas de filmer chacune de ses interventions ou activités mises en scène par son service de communication pour satisfaire le besoin d’incarnation de sa politique. Je ne le veux pas, parce que je pense que c’est du temps perdu, et que potentiellement, c’est contre-productif : s’il me voit dans la « meute » des équipes accréditées qui le suivent quotidiennement, je risque de perdre ma place particulière. Et je ne le peux pas parce que je n’ai pas l’intention durant les 2 ou 3 années qui viennent, de ne filmer qu’Edouard Philippe à Matignon. Ça ne m’intéresse pas et je pense que ça ne l’intéresse pas. Une des choses qui fait que nous continuons à dialoguer, c’est justement le fait que je continue à aller voir ailleurs : récemment, en Iran, en Nouvelle-Calédonie, peut-être, prochainement, à Detroit. Que je ramène des questions d’ailleurs, autres. Que j’ai d’autres centres d’intérêts que lui. Que je demeure en partie en dehors.

Mais, bien sûr, je ne resterai pas dans son bureau. Je l’accompagnerai dans certaines situations où je pourrai négocier ma présence (c’est-à-dire : dont l’enjeu ne sera pas suffisamment crucial, à leurs yeux, pour supporter la présence d’une caméra). J’accepterai les moments que me proposera son service de communication, je tâcherai de monter dans sa voiture et de capter des live, des coulisses, des à-côtés. Je profiterai de mon accès privilégié le plus possible. Mais je préfère ne pas en attendre de miracle. Je capterai sans doute des choses intéressantes, inédites, spectaculaires, mais je ne fais pas reposer la réussite du film sur cette promesse. Ce qui se passera dans ces moments-là, ce ne sera que du bonus.

Forcément, je louperai des événements. C’est inévitable. Je pense que ce n’est pas grave. Entre la mémoire du spectateur, l’effort de contextualisation qu’Edouard fait à chacune de nos rencontres, les ressources offertes par la télévision en continu du Café de la Poste (voir infra), je suis convaincu qu’il sera possible de mener ce récit sans avoir besoin d’un commentaire explicatif ni d’archives d’actualité. Si je n’ai pas d’autre choix, je ne m’interdis ni l’un, ni l’autre.

HORS CHAMP

Je crois beaucoup, par contre, dans les possibilités offertes par le « décor » de Matignon : à la fois lieu légèrement suranné, avec ses moulures et ses dorures, ses usages et ses lourdeurs, ses expressions du décorum de la République (gardes républicains, huissiers, etc.). Mais aussi espace de travail d’un groupe de gens pour la plupart jeunes, bosseurs, ambitieux, pressés – que l’on pourrait tout aussi bien imaginer dans des couloirs aseptisés d’une quelconque tour de bureaux au service d’une entreprise du CAC 40. Il y a donc place pour des contrastes visuels (et sonores) forts (immobilité vs rapidité, dorures baroques vs costumes classiques-mais-modernes, silence pesant vs éclats de voix…), au delà des « images » attendues (ballets de voitures, gardes, jardins…). Sur le modèle des épisodes précédents (et notamment du Havre), je prendrai le temps de chercher des cadrages, des parallèles, des profondeurs de ce décor à toutes les saisons. J’essayerai ainsi de capter non seulement le temps qui passe, mais aussi de faire ressentir ce sentiment que Matignon est une sorte d’île, où, certes, toutes les questions du monde extérieur se discutent, mais où les bruits de ce monde semblent singulièrement étouffés.

CONTRECHAMP

Pour avoir un écho des bruits de ce monde, il ne faut pas rester dans le quartier bourgeois et policé (à tous les sens du terme) de la rue de Varenne – une autre île. Il faut s’en éloigner plus.

En face de chez moi, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), il y a un café qui fait l’angle de la rue de l’Ermitage (là où est l’entrée de mon immeuble, une ancienne usine rénovée en lofts) et de l’avenue Paul Signac. Le Café de la Poste a été repris récemment par 3 frères kabyles, Farid, Mehdi et Hakim. Leur cousin Billy, qui travaillait dans le milieu du cinéma en Algérie, et arrivé en France plus récemment, leur prête main forte tout en s’occupant de changer la déco du bar (récemment, il a installé des portraits accompagnés de citations de gens comme Martin Luther King, Kateb Yacine ou Simone Veil). C’est un bar de quartier, avec ses habitués, ses grandes gueules et ses mutiques, ses joueurs de belote l’après-midi, des Maliens du foyer d’à côté qui viennent y boire un café en lisant le Parisien, des gitans qui disent être de la famille Hornec et payent les tournées, des intermittents du spectacle qui discutent de leurs projets en cours, des petits patrons et des ouvriers des boîtes du quartier qui y déjeunent, des nouveaux habitants (les fameux bobos dont je suis, sans doute) qui s’y arrêtent après avoir amené les enfants à l’école. Et, depuis peu, il y a BFM en boucle (et en sourdine). Il y a donc, tous les jours ou presque, Edouard au Café de la Poste.

J’ai l’intuition que, au Café de la Poste en face de chez moi, il y a ce « monde extérieur » qui me semble si étouffé (ou abstrait) à Matignon. Il passe par la télévision, bien sûr – et, d’un point de vue pratique, c’est l’endroit où je peux, facilement, en quelques minutes, être avec une caméra si un événement important se déroule. Et il passe par les gens qui fréquentent ce café.

Jusqu’à présent, ce qui me frappe le plus chez les clients de ce café, c’est leur indifférence à ce que fait l’actuel pouvoir. Ils ne commentent guère, ou sans entrain, les décisions gouvernementales, les nouvelles lois, la comm justement calibrée pour BFM. Ils s’en foutent, et, en soi, ça me paraît déjà extrêmement significatif. Est-ce que ça restera comme ça durant tout le temps qu’Edouard passera à Matignon ? Je fais l’hypothèse que non. Parce qu’il y aura des décisions, des événements qui provoqueront des réactions, des discussions. D’autant plus que j’ai pris soin de leur présenter clairement ma démarche, notamment en y organisant une projection du 1er épisode du film. Autrement dit : ils savent que je suis « un pote du Premier Ministre » et j’espère bien qu’ils n’hésiteront pas à me prendre à partie. Je susciterai même, si besoin, cette situation en passant devant la caméra et en déclenchant des dialogues. Ce contrechamp du Café de la Poste interviendra à quelques moments clé du film.

Parce qu’il s’agit de s’approcher au plus près possible de ce qui n’est apparemment pas filmable, l’exécution du pouvoir d’Etat, parce que les contraintes sont considérables, j’aborde ce 3ème épisode humblement. J’aimerais que ce film ne soit pas seulement une « chronique » du passage d’Edouard Philippe à Matignon. J’ambitionne de garder mon cap : le filmer lui plus que ce qui se passe autour. Je n’exclus pas que, pour finir, le film se resserre sur quelques événements particuliers. Je ne sais pas encore ce que les dispositifs de hors champ et de contrechamp produiront : des transitions, des ellipses ou des climax narratifs. C’est le réel des années qui viennent qui décidera, et c’est au montage, une fois qu’il ne sera plus en poste, que ça se passera. Je n’ai jamais fait un film à ce point en prise avec l’Histoire en train de se faire, c’est à dire un film qui sera pour l’Histoire, il est normal, je crois, de ne pas avoir toutes les réponses…